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Une lettre indedite du P. Champagnat (1837)

 

Dans le contexte de la fondation de l'Ecole de la Voulte
F. André Lanfrey - 12/09/2018


Le F. Louis Richard a trouvé récemment un petit fascicule de 20 pages intitulé « Les Petits Frères de Marie à La Voulte-sur-Rhône (Ardèche) », imprimé à Privas en 1903. Son auteur est Auguste Roche, alors curé de La Voulte, petite ville d’Ardèche, sur la rive droite du Rhône, au sud de Valence et au nord de St Paul-Trois-Châteaux. Il y défend les Frères au moment de la grande offensive anti-congréganiste grâce à un dossier de documents certainement conservé au presbytère, qui lui permet d’établir un historique de l’école en détaillant particulièrement le moment de la fondation. Et, parmi les nombreuses lettres qu’il cite, s’en trouve une, (p. 8), du P. Champagnat, inconnue jusque-là, adressée au curé, M. Pleynet :

« V. J. M. J. — Notre-Dame de l’Hermitage, 28 novembre 1837.

Monsieur le Curé,

Je vous envoie donc trois frères, la vive persévérance de M. Genissieux1 a enfin triomphé de tous les obstacles : de votre côté vous n'avez rien négligé pour faire réussir l’œuvre. Je vous adresse donc et vous recommande d’une manière toute particulière ces trois frères accompagnés d’un quatrième qui leur2 aidera à mettre leurs affaires en marche et reviendra. Vous serez, M. le Curé, leur conseil, leur soutien, dans les différentes difficultés. Ils vous considéreront comme leur père et je vous prie de les considérer comme vos enfants. Je souhaite beaucoup que vous en soyez content ; qu’ils vous secondent dans votre zèle à former les enfants à la vertu.
J’aurais bien eu du plaisir à me rendre à l’aimable invitation que 1’excellent M. Genissieux m'a faite d’assister à l’installation de vos frères, mais je ne le puis. Je vous prie d'agréer l’assurance du dévouement, etc.
Champagnat, supérieur.»

Cette lettre, qui donne les noms des principaux acteurs de la fondation, annonce l’arrivée d’une communauté et recommande les Frères aux bons soins du curé, paraît a priori assez banale. Nous n’en possédons pas l’original mais son authenticité ne fait guère de doute car les sources maristes3 ont gardé plusieurs correspondances sur cette fondation à laquelle l’évêque de Viviers, Mgr. Bonnel, et son vicaire général, M. Vernet, se sont fermement opposés. Sans prétendre avoir une bonne connaissance de l’histoire du diocèse de Viviers je crois pouvoir indiquer quelques causes fondamentales d’une telle opposition, qui s’inscrivent dans la stratégie de reconstitution des cadres religieux des diocèses après la Révolution.

Chaque évêque a en effet  cherché à disposer non seulement de son clergé séculier formé dans les séminaires, mais encore de ses congrégations de sœurs et de Frères, ayant pour centre un noviciat diocésain. Il y a cependant un fort contraste entre congrégations de sœurs et de frères : les premières sont très nombreuses, (sœurs Saint Charles, sœurs de Saint Joseph…) tandis qu’un diocèse qui dispose d’un noviciat de Frères prospère est une rareté. Ainsi Mgr. de Pins considère les Frères Maristes comme sa congrégation, jouissant d’une protection spéciale mais tenue de donner priorité au diocèse de Lyon dans sa stratégie de fondation d’écoles.

Le diocèse de Viviers dispose des sœurs de la Présentation de Bourg-Saint Andéol, fondées sous la révolution, à Thueyts, par Anne-Marie Rivier aidée de l’administrateur du diocèse, qui sera jusqu’à sa mort en 1843 un vicaire général très actif et très prestigieux : M. Vernet. Les Annales de la maison d’Aubenas nous content l’histoire du projet de fondation des Frères de Viviers qui devront, en 1844, fusionner avec les Frères Maristes.

« Voyant que l'œuvre de Mlle Rivier réussissait, M. Vernet conçut le projet d'une congrégation d'hommes pour instruire les jeunes garçons, secourir les orphelins et décida M. Boisson à céder les bâtiments de son collège pour cette œuvre. C'était en 1803. La nouvelle congrégation végéta, jusqu'à ce que M. Boisson fût nommé chapelain de Notre Dame de Bon Secours à La Blachère, où il conduisit ses rares novices en 1817. Il venait prêter son concours au respectable abbé Richard qui était chargé de desservir le sanctuaire. » […]

« M. Boisson faisait des efforts considérables pour augmenter le personnel des FF. Il recevait peu de sujets et la plupart se décourageaient vite. Il avait été d'abord peu soutenu par Mgr l'évêque de Mende dont le diocèse de Viviers dépendait depuis le concordat. Mgr Molin ayant été nommé à Viviers, appuya mieux M. Boisson et obtint du gouvernement l'autorisation légale de la nouvelle congrégation le 10 mars 1825  »

En fait, M. Boisson emploie les Frères au service du sanctuaire et en place un certain nombre comme maîtres d’école dans les paroisses. L’Annaliste (F. Avit) nous dit que vers 1832 il ne restait que quatre frères : « jusque là ils n'avaient eu ni règles suffisantes, ni noviciat proprement dit, ni principes bien arrêtés. Un assez grand nombre de jeunes gens étaient entrés dans [6] la maison, et s'étaient ensuite découragés. M. Boisson, trop absorbé par les soins du sanctuaire, ne pouvait s'occuper assez des Frères dont il ne paraît pas avoir compris leur l'œuvre qui n’était pour lui qu’un accessoire. ».

En fait, il n’y a pas de congrégation : le titre de « frère » garde son sens traditionnel de laïc s’occupant de tâches cultuelles (école, sacristie, catéchisme…) sous la direction des prêtres. C’est une pieuse domesticité. Et le clergé ardéchois ne voit guère la nécessité de constituer un corps autonome de laïcs militants pour l’éducation des garçons4. Il se peut néanmoins que la révolution de 1830 ait ébranlé une pastorale jusque-là très traditionnelle. En, tout cas…

« En 1832, M. Boisson vendit la propriété des Frères à M. le Vicaire Général Gervais. M. Vernet toujours Vicaire Général et Supérieur du Grand Séminaire, médita dès lors les moyens à prendre pour organiser enfin l'œuvre des Frères. Au mois d'avril 1834, M Vernet envoya 10 jeunes gens, qu'il avait glanés dans le diocèse, au noviciat des FF des Ecoles Chrétiennes à Avignon, pour y être formés aux vertus religieuses. Pour ne pas trop s'endetter il les rappela au bout de trois mois, à Bourg-St-Andéol, leur donna quelques règles de conduite, des noms religieux et un costume, à peu près semblable à celui des FF des Ecoles Chrétiennes moins le grand manteau et il leur donna le rabat qui était bleu. Il les envoya ensuite à N.D. (de La Blachère) se proposant de les amener plus tard à faire des vœux. […]

Les autorités diocésaines d’Aubenas songent donc à délaisser le modèle pastoral précédent pour tenter de créer une congrégation des frères plus ou moins à mi-chemin entre le maître d’école traditionnel et le congréganiste du XIX° siècle. Mais il est bien tard et ce modèle hybride donnera peu de résultats durables. Et le diocèse a un autre problème : sa partie centrale comporte de nombreuses communautés protestantes dont la présence impose une pastorale prudente d’autant que la Révolution de 1830, fort libérale et anticléricale, paraît les favoriser.

C’est dans un tel contexte que, depuis 1831, M. Pleynet, curé-archiprêtre de La Voulte, songe à fonder « une école chrétienne » après s’être renseigné sur ses droits de fonder une école privée auprès de M. Nicot, recteur de l’académie de Nîmes5 qui le rassure sur ce point. C’est sans doute pour contrer ses intentions que le conseil municipal, dans la séance solennelle du 4 février 1833, soutient vivement l’instituteur, M. Baud et sa femme : le premier enseignant 40 garçons, la seconde 45 à 50 filles. Ils pratiquent la méthode simultanée, la même que celle des Frères, et non la méthode mutuelle jugée suspecte par le clergé. Cette délibération aboutit à une demande de médaille d’argent pour ses instituteurs méritants auprès du ministère de l’Instruction Publique.

Ce soutien officiel cache néanmoins un problème : le nombre d’enfants scolarisés dans une commune d’environ 2200 habitants paraît singulièrement faible. L’importante communauté de 500 Protestants a certainement sa propre école privée mais bien des enfants ne sont manifestement pas scolarisés. D’autre part, M. Baud, l’instituteur, n’est pas ardéchois ni même français, mais savoyard6. Et il devra demander en 1834 des lettres de naturalisation pour garder son poste. Présent à La Voulte depuis neuf ans (1825) il a sans doute été à l’origine un des instituteurs ambulants venus des Alpes7.  Etant étranger il enseigne certainement sans brevet. Le maire souligne que lui et sa femme joignent à leur compétence et leur désintéressement « les principes de la morale la plus pure » mais il ne dit rien de l’instruction religieuse.

Tout ce débat a lieu juste avant la loi Guizot, promulguée le 28 juin 1833, qui va imposer à chaque commune une école de garçons et un traitement d’au moins 200 F. pour le maître d’école. Cette loi qui répond au désir d’instruction d’une part de plus en plus large de l’opinion, va contribuer à affaiblir la position du Conseil municipal de La Voulte, apparemment assez conservateur en matière scolaire, et à encourager le curé Pleynet.  

Dans une lettre du 24 mai 1835, donc deux ans après la loi Guizot, à « M. le supérieur » des frères de Viviers, c’est-à-dire à M Vernet, M. Pleynet explique sa position : à ses yeux « l’éducation des garçons laisse beaucoup à désirer » mais « la difficulté des temps » (les conséquences de la révolution de 1830) et « le manque de ressources » lui ont imposé de se taire et d’attendre. Cependant, « une personne plus qu’estimable8 nous fait espérer quelque fond pour aider une école chrétienne à La Voulte » d’ici un an. Il demande donc à M. Vernet deux de ses Frères pour tenir une école payante « tant que la commune restera en-dehors de cette affaire ».

M. Pleynet n’a certainement pas été aussi silencieux qu’il le dit dans sa lettre. En tout cas, en 1835, la position du conseil municipal n’a pas changé et le curé envisage la création d’une école privée concurrente de celle de la commune avec l’ambition de la rendre ultérieurement communale. Ce n’est pas une stratégie exceptionnelle : nous en trouvons de nombreux exemples dans les Annales des maisons. Encore faut-il que le curé Pleynet trouve des instituteurs capables de soutenir victorieusement cette concurrence. Mais la réponse de M. Vernet, le 26 mai, nous révèle que la congrégation des Frères de Viviers, encore à l’état d’ébauche et à l’avenir incertain, ne peut répondre à son projet :

« Viviers, le 26 mai 1835.
Monsieur,
Je m’empresserais de répondre à vos vœux si la chose était possible. Mais il n’y a qu’un an et demi que nous nous sommes mis en mouvement : nous n’avons encore que des novices. Il faut leur donner le temps de se bien former en tout point, et d'obtenir leur diplôme de capacité. Et ensuite les meilleurs devront rester dans la maison mère pour en former d’autres.
Je ne sais si nous pourrons nous beaucoup étendre : cela dépend de MM. les Curés, que Monseigneur a invités à nous donner des aspirants et à nous aider pour les dépenses. Il y a peu d'empressement. Nous sommes fort contents des sujets que nous avons. Veuillez en parler dans vos réunions pour les conférences.»

Le curé Pleynet s’entendra donc non seulement  avec M. Genissieux, gérant de la Compagnie des fonderies et forges de la Loire et de l’Isère, mais aussi avec le supérieur des Frères Maristes qui s’occupent de l’école de garçons de l’usine de la compagnie à Terrenoire, près de St Etienne, Ayant établi à La Voulte une filiale industrielle M. Genissieux est prêt à y installer une école comme à Terrenoire.

Mais il y a une difficulté de taille : La Voulte n’est pas dans le diocèse de Lyon et M. Champagnat ne peut accepter d’y fonder un établissement sans l’accord des autorités ecclésiastiques des diocèses de Lyon et Viviers. Il est d’ailleurs accablé de demandes de fondations d’écoles et c’est pourquoi une lettre de M. Genissieux à M. Pleynet, du 31 octobre 1836, lui déclare : « Nous ne pourrons pas avoir de frères cette année ». En 1837 le P. Champagnat n’a certainement pas abandonné le projet car le 26 juillet, en route pour St Paul, c’est de La Voulte qu’il écrit à M. Mazelier (Lettres I, 122) pour l’informer qu’une indisposition l’oblige à rentrer à L’Hermitage. Mais une lettre de M. Vernet, vicaire général et fondateur des Frères de Viviers, à M. Cattet, vicaire général de Lyon, le  prie, au nom de Mgr. Bonnel, le 20 octobre 1837, d’interdire aux Frères Maristes de former des établissements dans le diocèse de Viviers.

Cette lettre n’a pas été conservée mais on peut en connaître les éléments principaux par des allusions du P. Champagnat dans diverses correspondances et particulièrement le 1° novembre (Lettres I/150) où il annonce à Mgr. Bonnel, évêque de Viviers, sa soumission à la décision prise. Il vaut la peine de la reproduire in extenso 9 car elle évoque le fond du problème et paraît répondre point par point à la lettre envoyée à M. Cattet.
« Monseigneur,
« Je m'estime heureux que la Providence me procure l'occasion de présenter à votre Grandeur mon respectueux hommage et de lui donner l'assurance de mon parfait dévouement. Il aurait été sans doute plus satisfaisant pour moi de le faire pour une chose plus agréable, mais puisqu'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement, vous me permettrez du moins la satisfaction d'exposer à votre Grandeur la droiture de nos intentions en vous faisant connaître nos sentiments.
« M. Cattet, Vicaire Général de Lyon, vient de nous communiquer une lettre de M. Vernet en date du 20 octobre 1837, dans laquelle Monsieur Vernet, le prie au nom de votre Grandeur, d'interdire aux frères de l'Hermitage de former des établissements dans le diocèse de Viviers. Nous ne doutons pas Mgr, que M. Vernet ne se soit décidé à une pareille démarche que par des raisons louables, aussi nous empressons-nous d'y souscrire avec la plus respectueuse soumission, trop heureux de pouvoir en cela contribuer au bon ordre de votre diocèse. Si, de la présence de nos Frères dans le diocèse de Viviers, il a pu "résulter un choc désagréable et honteux pour la religion," nous en sommes profondément affligés nous-mêmes. Il serait, hélas, bien désolant, que dans un moment où le protestantisme sacrifie ses plus chers intérêts, se rallie de toutes parts, pour s'emparer à tout prix de l'éducation de la jeunesse, nous venions traverser l'œuvre de Dieu dans un diocèse dont la sage administration, nous est si avantageusement connue. 
« D'après la lettre de M. Vernet, votre Grandeur ne trouvera pas mauvais que, dans un moment où nous ne pouvons suffire à la multiplicité des demandes, qui nous sont adressées de tous les points de la France, nous intimions l'ordre, à [9] nos frères de Peaugres et de Boulieu de ne rouvrir leurs classes qu'après que nous en aurons reçu une autorisation bien formelle de votre Grandeur.
« Vous souffrirez Mgr que je profite de cette circonstance pour informer votre Grandeur de l'esprit de la société. Un principe de nos constitutions est de ne jamais marcher, en tout et partout, que sous la bienveillante protection de Nos Seigneurs les évêques dont nous nous ferons gloire toujours d’être les plus soumis et les plus dévoués serviteurs. Lorsque donc il plaira à votre Grandeur de nous honorer de sa confiance, nous nous empresserons de voler à vos ordres qu’il nous sera toujours doux et bien glorieux de remplir.
Daigner agréer…»
L’argument de la lettre à M. Cattet est donc particulièrement sévère : les Frères Maristes, par leur désir d’expansion dans le diocèse de Viviers, créeraient une division très préjudiciable aux intérêts catholiques en un diocèse où les Protestants sont nombreux et actifs. M. Vernet a certainement rappelé aussi que, le diocèse de Viviers, disposant de sa propre congrégation de Frères, devait avoir priorité dans les fondations d’école. C’est pourquoi M. Champagnat répond que dans le diocèse de Lyon, lui-même et ses supérieurs ont une vision moins étroitement territoriale de l’action éducative, surtout après la loi Guizot. Mais le dernier paragraphe de la lettre nous donne probablement la principale raison de la lettre : Mgr. Bonnel, mais certainement aussi M. Vernet et une bonne partie du clergé ardéchois, sont très mécontents d’un projet de La Voulte qui bafoue les droits d l’autorité épiscopale et fait la part belle à des fondateurs étrangers au diocèse.

L’histoire interne de la congrégation des Frères de Viviers, qui semble prendre enfin de la consistance, joue certainement un rôle important dans cette manœuvre, comme le suggère le F. Avit (Annales d’Aubenas) :
« Au mois de septembre (1837), les Frères, les novices et les postulants firent leur retraite à Viviers, ils étaient au nombre de 60. C’est alors que M. Vernet écrivit à M. Cattet, Vicaire Général de Lyon. Il le priait de décider Mgr de Pins, administrateur du diocèse, à défendre au Révérend Père Champagnat, de placer ses Frères dans le diocèse de Viviers : sa lettre est du 30 octobre. Mgr l'archevêque la communiqua à notre pieux fondateur, qu'il estimait beaucoup, mais sans lui faire la défense demandée, se contentant de lui conseiller d'arranger cette affaire le mieux possible. »
Le P. Champagnat se montre très respectueux envers Mgr. Bonnel mais il suggère que c’est M. Vernet le responsable des accusations portées contre les Frères Maristes.  En se déclarant disposé à retirer les Frères de Peaugres et Boulieu10 ou « de ne rouvrir leurs classes qu’après que nous en aurons reçu une autorisation bien formelle de votre Grandeur » il oblige Mgr. Bonnel à clarifier sa position11. D’ailleurs, en laissant intervenir son vicaire général, Mgr. Bonnel, a évité de trop se compromettre et laissé la porte ouverte à des arrangements ultérieurs. C’est ce que le P. Champagnat a manifestement compris : il refusera toute fondation dans le diocèse de Viviers sans autorisation écrite de l’évêque, mais ne retirera pas ses Frères des écoles déjà fondées.
La fondation de La Voulte est donc l’occasion de conflits à plusieurs niveaux : entre diocèses ; entre congrégations de Frères ; entre curé et conseil municipal ; certainement aussi entre catholiques et protestants…  Enfin, l’industrie installée par le Compagnie de M Genissieux attire des populations nouvelles qui modifient l’équilibre économique et social du lieu : la querelle scolaire est aussi une conséquence de la mutation économique.

Il reste que les propos du P. Champagnat sur le protestantisme  qui « sacrifie12 ses intérêts les plus chers, (et) se rallie de toute part pour s’emparer à tout prix de l’éducation de la jeunesse» méritent qu’on s’y arrête. On peut y voir une allusion à la situation locale et diocésaine : les catholiques doivent faire bloc en faveur de leur école comme les Protestants font pour les leurs. Mais Champagnat a sans doute des vues plus générales : pour lui la Réforme (libre examen…) est mère de l’esprit révolutionnaire (libre pensée…) et il amalgamerait volontiers révolution de 1830, offensive libérale et protestantisme, d’autant que la méthode mutuelle, réputée d’inspiration protestante, a connu un regain de faveur après la Révolution de 1830. Et il considère la loi Guizot  - qui va permettre un fort développement de son œuvre -  comme une mesure d’inspiration libérale et protestante, ce qui n’est pas faux, même si les vues de Guizot vont bien au-delà13.. Et en 1837 il a des raisons plus personnelles de se méfier d’un ministre qui, défiant envers les sociétés d’éducation privées, ne veut pas lui accorder l’autorisation légale dont il a le plus grand besoin14.

Mais revenons au projet de fondation locale que M. Génissieux s’emploie à débloquer :

«Terre-Noire, près St-Etienne, le 7 novembre 1837.
Monsieur le Curé,
Je reçois à l'instant même de M. Champagnat la lettre que vous trouverez ci-incluse15. J’avais d’abord la pensée d’écrire directement à M Gervais16, mais la crainte que17 la réponse ne fût pas encore telle que peut la désirer M. Champagnat, je recours à votre extrême obligeance pour vous prier de faire encore une fois la course de Viviers, et de réclamer vous-même de Monseigneur de Viviers ou de Messieurs ses grands vicaires une autorisation suffisante que M. Champagnat puisse produire à l’archevêché de Lyon, et qui lui permette lui-même de nous donner de suite les frères qu'il nous a promis. Je vous serai obligé de m’adresser le plus tôt possible cette pièce et je la ferai tenir de suite à Monsieur Champagnat. Si vous pouvez me l’envoyer d’ici au 13 ou 14 de ce mois, ayez la bonté de me l’adresser à Lyon, aux bureaux de la Compagnie des fonderies et forges, rue St-Dominique, n° 14. — M. Vautro18  pourra vous donner un cheval, une voiture et un domestique pour vous conduire à Viviers.»

Une lettre du 17 novembre 1837 au P. Champagnat nous donne le résultat de cette démarche puisque M. Genissieux y joint « l’autorisation que vous désirez obtenir de l’Evêché de Viviers » donnée par l’évêque le 13 novembre 19.

 « Pierre François Bonnel, par la miséricorde de Dieu et la grâce du St-Siège apostolique, Evêque de Viviers.
Comme l’établissement des Frères Maristes à La Voulte était arrêté avant la lettre de M. Vernet à M. Cattet vicaire général de Lyon, je verrai avec une grande satisfaction que cet établissement prospère et ressorte à effet20 ; je prie également M. l'abbé Champagnat d'envoyer à La Voulte les frères qu'il avait promis à M. Génissieux. La piété de cet excellent chrétien mérite trop d’être encouragée pour que je me montre opposé à ses vues.
Viviers, 13 novembre 1837.
†  P. François, Evêque de Viviers.»

La lettre joue adroitement sur les dates pour justifier une exception et préserve l’avenir : pas d’installation des Frères Maristes sans autorisation préalable. En fait, comme les Frères de Viviers ne parviendront pas à se développer, cette autorisation prépare leur fusion avec les Frères Maristes, qui s’effectuera sous le nouvel évêque, Mgr. Guibert, M. Vernet étant mort en 1843 et Mgr. Bonnel en 1844, après avoir démissionné en 1841 (Lettres II, p. 100).

Toujours pressé, parce que la rentrée des classes est là, M. Génissieux demande dans la même lettre (Cartas recebidas n° 145 p. 286-288) que les Frères arrivent à La Voulte avant la fin du mois. Tout est prêt pour les recevoir et les bagages peuvent être rapidement acheminés par le Rhône aux frais de la Compagnie. Les Frères auront donc quelques jours pour s’organiser avant de commencer les classes. M. Génissieux a lui-même l’intention de se rendre à La Voulte début décembre pour « assister à l’installation de l’école et à la cérémonie religieuse qui aura probablement lieu pour la consacrer ».

Et c’est ici qu’il faut situer la lettre, jusque là inconnue, du P. Champagnat au curé de La Voulte, le 28 novembre 1827, qui clôt pratiquement l’affaire en annonçant l’arrivée des Frères21.

Le fascicule nous donne le contenu du procès-verbal d’installation des Frères Maristes daté du 5 décembre 1837. Dans une commune de 2189 habitants comprenant environ 1700 catholiques et 500 protestants, le nombre des inscriptions s’élève à « cent soixante-dix enfants tant catholiques que du culte réformé22 ». Après la messe du Saint Esprit « le clergé, les frères, les enfants et un grand nombre de fidèles, parmi lesquels étaient plusieurs Lyonnais membres de l’administration des fonderies et forges avec leurs familles, se sont rendus processionnellement dans les classes qui ont été bénites ». Suivent les signatures des notables, qui semblent tous de la Compagnie sauf le curé. Ni le maire ni aucun des conseillers municipaux de 1833 ne signe le procès-verbal. Apparemment, il n’y a pas de délégué de l’évêché et le P. Champagnat a décliné l’invitation de M. Genissieux.

C’est donc l’inauguration relativement discrète d’une école privée. Sur deux points cette fondation sort des cadres habituels : l’autorité diocésaine n’y est guère partie prenante ; et en mêlant élèves catholiques et protestants dans la même école on semble bousculer les équilibres traditionnels entre les deux cultes tandis que la commune est mise de côté. Il en résultera de nombreuses péripéties ultérieures dont nous parlent le fascicule et les Annales de l’école de La Voulte. Mais ce serait une autre histoire.

En attendant, cette fondation est une des formes que prend alors la modernité pédagogique associant clergé zélé, congrégation spécialisée et un catholicisme à la fois social et probablement légitimiste quoiqu’économiquement libéral». Au fond, la fonction enseignante se laïcise selon deux modalités : celle des congrégations de Frères qui imposent une militance catholique autonome du clergé séculier ; tandis que la loi Guizot, en créant des écoles normales, a commencé à préparer un corps enseignant dépendant de l’Etat. Le système semi-traditionnel incarné par les Frères de Viviers s’est révélé non viable.

F. André Lanfrey

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Annexes tirées du fascicule

1/ Extrait de la lettre de M. Nicot, recteur de l’Académie de Nîmes,  à M. Pleynet, le 20 mars 1832.

« Autrefois le nombre des instituteurs était proportionné à celui de la population. On accordait un instituteur ou institutrice par 1.000 âmes, et il n’était point permis d’aller au-delà. Ce système rendait, il est vrai, la position des maîtres plus fixe ; ils vivaient avec sécurité. Mais aussi combien de communes, à qui des médiocrités avaient été imposées, gémissaient de ne pouvoir choisir un homme plus capable ! Combien ce monopole excitait de plaintes surtout quand l'instituteur ou institutrice ou mettait un trop haut prix à ses leçons ou en abrégeait la durée etc23.
« En 1830 un principe fut proclamé : celui de la libre concurrence. Ce principe salutaire ne put qu’amener de rapides perfectionnements dans l’enseignement élémentaire, le maître est obligé de redoubler de zélé et de désintéressement, s'il veut avoir son école fréquentée et préférée à une autre ; d'un autre côté, le droit de tenir école n’est point accordé à qui le demande ou à qui le prend, comme sous l'empire de la liberté illimitée, comme en Belgique ; mais à celui qui a donné des garanties de moralité et de capacité. »

 

2/ Délibérations du Conseil Municipal de La Voulte en faveur de ses instituteurs.

« Du 4 février 1833. Le conseil municipal de la commune de La Voulte s’est réuni en séance ordinaire dans la salle ordinaire de la Mairie. Etaient présents Messieurs Valantin (maire), Frédéric Fuzier, Biré, Curinier, Vignal, Boissier, Marquet cadet, Métras et Mitiflot
Un conseiller municipal appelle l'attention du conseil sur les deux écoles primaires tenues dans cette commune, savoir : celle des jeunes garçons, par M. Joseph Baux, et celle des jeunes filles par Madame Marie Célestine Ladoux, épouse dudit M Baux, institutrice du 1ier degré […] M. le maire donne alors au conseil tous les renseignements, qu’il a recueillis à ce sujet. Il a plusieurs fois visité ces deux écoles. Celle des jeunes garçons compte environ quarante élèves ; le nombre des jeunes filles qui fréquentent l’école de Madame Baux est de quarante-cinq à cinquante. La méthode simultanée est employée dans ces deux écoles avec un égal succès ; les progrès qu'y font les élèves sont remarquables et M. le maire les a trouvés sensibles dans chaque visite qu’il a faite dans ces deux écoles, visites qu’il renouvelle cependant assez souvent. […] Il ajoute que l'amour du bien public est le seul véhicule qui guide M. et Madame Baux, que l’intérêt n'entre pour rien dans leurs efforts quotidiens... […]
Le conseil partageant entièrement la façon de penser de M. le maire à l’égard de M. et Madame Baux […] arrête à l’unanimité :
Une médaille d’argent sera vivement sollicitée auprès de qui de droit, pour chacun desdits Baux mariés, au nom du conseil municipal de la commune de La Voulte en corps. […] Enfin, semblable expédition sera transmise à M. et Madame Baux comme une preuve de la haute estime du conseil.»

3/ Lettre de M. Pleynet à M. Vernet le 24 mai 1835 :

Monsieur le Supérieur,
Depuis que je suis à La Voulte je m'aperçois que nos écoles pour les garçons laissent beaucoup à désirer. La difficulté des temps, le manque de ressources m’avaient imposé la nécessité de gémir en secret sur la gravité du mal, et de m’abstenir de toute démarche qui n’aurait eu d'autre résultat que de me compromettre. Aujourd'hui je commence à entrevoir que cet état de choses pourrait s’améliorer. Une personne, plus qu’estimable nous fait espérer quelque fond pour aider une école chrétienne à La Voulte Quoique ce secours ne nous vienne que dans un an (lequel dépend de plus d’une éventualité), je vous prie de mettre dès ce moment la paroisse de La Voulte à la tête de toutes celles où des Frères seraient extrêmement nécessaires et de vouloir bien dans une réponse dont vous aurez l'extrême bonté de m’honorer me donner quelques renseignements sur les Frères que vous vous proposez de procurer au diocèse, et sur les conditions auxquelles vous pourrez les accorder aux paroisses. Ici il nous en faudrait deux et de toute nécessité, il faudrait aussi qu’eux ou une tierce personne pussent percevoir le prix des mois d’école. Nous n'avons pas les reins assez forts pour viser à une école gratuite, tant que la commune restera en dehors de cette affaire.»

4/ Procès-verbal d’installation de l’école des Frères de La Voulte.

« Aujourd’hui, cinq décembre mil huit cent trente-sept, a eu lieu l’installation des FF. Maristes, pour diriger les écoles de la paroisse de La Voulte. Ces bons Religieux ont été reçus dans cette ville avec le plus vif empressement. Le jour de leur installation qui a été aussi celui de l'ouverture des classes, il y a eu d’inscrits cent soixante-dix enfants tant catholiques que du culte réformé. Par-là, la population s’est montrée on ne peut mieux reconnaissante envers les fondateurs de ce précieux établissement, et disposée à profiter d'un don aussi excellent. Après la messe du Saint Esprit, le clergé, les frères, les enfans(sic) et un grand nombre de fidèles parmi lesquels étaient plusieurs Lyonnais membres de l'administration des fonderies et forges avec leurs familles, se sont rendus processionnellement dans les classes qui ont été bénites.
Signé : Garnier ; Pauline Terret ; Garnier née Aynard ;
Terret ; Genissieu fils ; Pleynet, curé.»

1 L’industriel fondateur de l’établissement.

2 Erreur de style : « qui les aidera » serait la formule correcte.

3 Lettres de Champagnat, tome I p. 290-297, lettres 148-150 ; Cartas recebidas, Ediçao Brasileira, 2002, cartas 143, 145 ; Annales de l’institut, Tome I, 1837, § 286-291 ; Annales des maisons : Aubenas… Voir aussi Alain Delorme, « M. Vernet et son échec dans la fondation des Frères », dans Cahiers Maristes, n° 19, juin 2003, p. 3-18.

4 Pierre Zind dans sa thèse Les nouvelles congrégations de Frères enseignants en France de 1800 à 1830 nous parle longuement de cette fondation mais ne traite pas de la période qui nous concerne. Le F. Avit, dans les Annales de la maison d’Aubenas, évoque largement cette histoire jusqu’à la fusion avec les Frères Maristes en 1844 en s’inspirant du manuscrit rédigé par le F. François Boudet, d’abord Frères de Viviers avant de devenir Frère Mariste. 

5 Fascicule p. 1-2, lettre du 20 mars 1832.

6 Né en 1802, il a donc un peu plus de 30 ans en 1833. La Savoie ne sera rattachée à la France qu’en 1860.

7 On ne dit rien des origines de sa femme.

8 Certainement M. Genissieux.

9 Le F. Avit a donné copie de cette lettre dans les Annales de l’institut(T. 1, 1837, § 289-291) et dans les Annales de la maison provinciale d’Aubenas, avec quelques variantes.

10 Voir dans Lettres I p. 290-291 les explications sur cette décision. Champagnat invite donc les curé de Boulieu et Peaugres à prévenir le maire qu’il devra se pourvoir d’un autre instituteur et va demander aux frères de ne pas commencer les classes « à moins que votre évêque ne donne une autorisation par écrit ».

11 Il est vrai que la fondation d’une école nouvelle a été retardée. Le 30 novembre encore, M. Champagnat écrit à M. Fustier curé de St Félicien pour lui dire que la lettre de M. Vernet l’oblige à interrompre le projet. Celui-ci ne sera repris qu’après la mort du Fondateur et l’école fondée en 1841.

12 « sacrifiant » serait plus adéquat.

13 M. Guizot est à la fois libéral et protestant. Dans son Histoire générale du protestantisme T. III p. 244, Emile G. Léonard nous dit que « La situation scolaire du protestantisme fit […] de remarquables progrès grâce à Guizot » par la loi de 1833 et par la faveur nouvelle accordée à la méthode mutuelle.

14 Dans une lettre de décembre 1836 à Mgr Devie (Lettres I, 75) il attribue son refus d’autorisation légale des statuts des Frères Maristes à des causes confessionnelles : « La principale cause du délai que nous éprouvons vient, je pense, de ce que M. Guizot étant protestant ne voit pas avec plaisir une association toute consacrée à Marie ».

15 Elle n’a pas été conservée mais son contenu est facile à deviner : pas de Frères Maristes à La Voulte sans autorisation épiscopale écrite. 

16 M. Gervais était grand vicaire à Viviers.

17 « par crainte que » serait une expression plus correcte.

18M. Vautro était directeur des Usines de La Voulte.

19 « Cartas recebidas », n° 145, Lettre de M. Genissieux (AFM 129.44)

20 Formule un peu archaïque signifiant en langage courant : « se distingue par sa qualité ».

21 « Cartas recebidas » (n° 147, A.F.M. 129.46) nous cite la lettre de M. Génissieux le 29 novembre 1837 dans laquelle il annonce son départ pour la Voulte le lendemain. Il n’a certainement pas reçu entretemps de lettre de M. Champagnat puisqu’il ne sait pas si celui-ci y a déjà envoyé des Frères. Mais il compte bien les y trouver.

22 D’après le fascicule, en 1836 La Voulte a 1700 habitants catholiques et 500 Protestants.

23 Cette vision des choses semble faire allusion de façon assez fantaisiste au monopole universitaire et fait l’éloge du libéralisme de la Monarchie de Juillet en matière scolaire. En fait, pour le primaire le monopole universitaire était fort théorique.

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