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Les premiers maristes et « le roi très chrétien »

 

Vision politico-religieuse ou eschatologique de la royauté ?
F. André Lanfrey - 20/10/2018


A Fourvière, le 23 juillet 1816, les premiers Maristes promettent fidélité au « Pontife romain » et à leur « évêque ordinaire », «ayant confiance que, sous le gouvernement pacifique et religieux de notre roi très chrétien, cette excellente institution (la Société de Marie) verra le jour ». Ils établissent donc un lien entre restauration de la royauté et émergence de leur société. Le retour du pape à Rome en 1814 et ceux du roi à Paris en 1814 et en 1815, sont pour eux, comme pour beaucoup de français, des signes que la Providence va enfin remettre toutes choses à leur place après les bouleversements inouïs de la Révolution et de l’Empire. Le « pape angélique » le « roi très chrétien », vont restaurer enfin la paix et la religion[1].

Mais cette consécration est prononcée un peu plus d’un an après le désastre de Waterloo (18 juin 1815) qui a permis à Louis XVIII de rentrer à Paris le 8 juillet 1815, à la suite des armées alliées. Depuis, son gouvernement a v écu sous la pression des gouvernements étrangers. Leurs armées d’occupation pillent la France[2] . C’est aussi le temps de la revanche royaliste : celui de la « Terreur blanche[3] », et d’une chambre ultra-royaliste[4] dont l’inexpérience et la soif de revanche inquiètent même le roi ; tandis que se multiplient les complots des anciens militaires contre le régime et que monte l’opposition libérale... Certes, le catholicisme est redevenu religion d’Etat, mais le roi Louis XVIII, fort sceptique au demeurant, n’a pas été sacré et il gouverne au nom d’une charte[5] qui limite ses pouvoirs.

Cette légitimité royale mal assise a rapidement engendré angoisse et doute sur sa capacité à accomplir les décrets de la Providence. Aussi, lorsque les premiers Maristes prononcent leur consécration à Fourvière le 23 juillet 1816, leur optimisme royaliste, qui eût été fort compréhensible dans l’ambiance de juillet 1815, paraît assez décalé : l’année 1816 est déjà celle des déceptions. C’est ce que met en évidence un événement étrange qui survient au moment même de l’élaboration du projet de Société de Marie dans les premiers mois de 1816.

 

Le roi très chrétien d’après un paysan visionnaire

La bibliothèque de Saint Genis Laval contient un livret de 86 pages, édité à Paris en 1817, sans nom d’éditeur ni d’auteur, ni table des matières, intitulé Relation concernant les événements qui sont arrivés à un laboureur de la Beauce dans les premiers mois de 1816. Connaissant cette affaire par des recherches antérieures, notamment aux Archives Nationales[6], j’ai pris soin de lire cette étrange histoire qui raconte les apparitions de l’archange Raphaël à Thomas Martin, un paysan de Gallardon, village près de Chartres, au sud de Paris.

Loin de correspondre à l’imagerie angélique classique, Raphaël est vêtu d’une longue lévite de couleur blonde[7] et d’un chapeau haut de forme et il ordonne à Martin d’aller voir le roi pour l’avertir des dangers qui le menacent et l’inviter à imposer le respect du repos dominical. Et aussi : « qu’il abolisse et anéantisse tous les désordres qui se commettent dans les jours qui précèdent la sainte quarantaine[8] » sinon « la France tombera dans de nouveaux malheurs ».

La première apparition a lieu le 15 janvier 1816 et Thomas Martin s’empresse d’aller consulter le curé sur cet événement étrange. Les apparitions se multipliant, le curé envoie Martin à l’évêque de Versailles, Charrier de la Roche, qui, fort sceptique, l’interroge avant de le renvoyer chez lui. Mais il avertit le Ministre de la police et demande au curé de le tenir au courant. Début mars, Decazes, ministre de la police, confie l’affaire au préfet du département d’Eure-et-Loir qui décide rapidement d’envoyer le paysan visionnaire au ministère de la police à Paris. Examiné par des médecins aliénistes, il est interné à Charenton, hôpital pour aliénés de la capitale, pour complément d’enquête. Quoique placé dans une situation délicate, Martin ne manifeste ni peur ni timidité ni exaltation.

A la fin du mois l’affaire commence à s’ébruiter à la cour et le cardinal de Talleyrand-Périgord, Grand aumônier et archevêque de Paris, va, après enquête, persuader le roi de recevoir Martin [9]. L’entrevue a lieu le 2 avril et Martin lui communique le message de l’ange, recommandant au roi d’envoyer dans ses provinces « des gens de confiance » pour surveiller les administrations. Il rappelle au roi des détails connus de lui seul au temps où il n’avait plus aucun espoir de retrouver son royaume, et combien sa restauration a été miraculeuse. Et il conclut : « iI m’a été dit aussi que puisque vous portiez le titre de roi très chrétien |…] il fallait vous efforcer de faire rentrer le peuple dans la chrétienté ». Dans les jours qui suivent, Martin rentre chez lui. Mais il acquerra peu à peu l’aura d’un prophète fort ambigu de la légitimité[10] royale : après la mort de Louis XVIII en 1824 il prétendra que celui-ci n’était pas le roi légitime. Il meurt en 1834 partisan de Naundorff, l’un des prétendus Louis XVII[11], sous le règne de Louis-Philippe considéré par les Légitimistes comme un usurpateur.

La nouvelle des apparitions s’est répandue rapidement en France. Dès le 27 avril le P. Roger[12], ancien Père de la foi[13]et grand fondateur d’associations secrètes à Lyon, devenu jésuite, demande à Elisabeth Rollat, future fondatrice des Dames de Nazareth, « une copie du procès-verbal de Charenton au sujet de Thomas Martin»[14]. Et un cahier d’Annales de la communauté des sœurs de Lyon[15] nous dit qu’à la date du 12 mai : « On a lu la relation de ce qui est arrivé à un nommé Martin, paysan du diocèse de Versailles […] Il a eu un entretien avec le roi. Il a annoncé que les plus grands malheurs menaçaient encore la France si l’on ne se hâtait de faire pénitence »… M. Tournel[16] leur assure que les ecclésiastiques de Paris, « les plus éclairés et les plus instruits » considèrent cet événement comme une grâce.

Dès le 15 juillet des religieuses de Grenoble écrivent à Martin ; et M. Laperruque, curé de Gallardon répond prudemment à leur lettre fervente le 26 juillet[17] : « Mesdemoiselles, il s’agit de savoir si vos relations[18] sont bien authentiques ». Se considérant comme « premier dépositaire » de la vérité sur le sujet (Boutry p. 80) il présente Martin comme un honnête laboureur et un bon chrétien (Boutry p. 139-140) et les gratifie de quelques lignes banales écrites par celui-ci.

Dès l’été 1816 un janséniste fervent, Louis Silvy (1760-1847), rencontre Martin et, en février 1817, il fait paraître chez l’éditeur janséniste Egron sa Relation concernant les événements qui sont arrivés à un laboureur de la Beauce dans les premiers mois de 1816. L’auteur et l’éditeur sont menacés d’un procès devant la justice correctionnelle, mais le ministre de la police, redoutant la publicité, préfère étouffer l’affaire. Jusqu’en 1830 aucun livre ne paraîtra sur Martin de Gallardon, sauf en éditions clandestines, dont l’ouvrage que nous possédons[19], qui reprend le titre et la plus grande partie du contenu de l’ouvrage de Louis Silvy[20]. Celui-ci comporte deux parties : le récit des apparitions et de l’entrevue avec le roi, puis une réponse aux objections produites contre l’authenticité de ces événements : non, Martin n’est pas fou ; il n’est pas manipulé par des comploteurs… Parfaitement orthodoxes, les apparitions à Martin sont une invitation au repentir et à la pénitence[21] après les horreurs de la Révolution.

La relation de Silvy a été répandue dans le réseau janséniste. Mais d’autres réseaux ont servi de moyens de diffusion. L’abbé Dulondel, envoyé de la Grande Aumônerie, interroge Martin à Charenton dès le 28 mars 1816 (Boutry p. 100). Il est accompagné par Sosthène de la Rochefoucauld (Boutry p. 216), un des chefs de ce qu’on appelle alors « la congrégation »[22] qui, au début de la Restauration, est au sommet de sa puissance politique. Elle a dû diffuser la nouvelle dans un réseau d’associations religieuses, passablement informel, mais qui couvre toute la France[23]. A Lyon, l’abbé Wurtz, vicaire très ultramontain et fort exalté de la très royaliste paroisse Saint Nizier, et aussi confesseur de Pauline Jaricot[24] publie confidentiellement au tout début de 1817 un opuscule – très défavorable - intitulé : Sur les aventures de Martin de Gallardon, paysan de la Beauce (Boutry p. 275). Philippe Boutry pense cependant que le ministre Decazes a réussi à étouffer rapidement l’affaire Martin.

« Le récit de la diffusion du dire de Martin dans l’été 1816 […] est bref : une propagation extraordinairement rapide de « relations » manuscrites, voire même imprimées […] puis un silence pesant malgré la circulation souterraine du livre de Louis Silvy […] jusqu’en 1830 » (Boutry, p. 270)[25].

La bibliothèque de Saint Genis Laval possède donc un de ces ouvrages clandestins, diffusés par colportage, ou par des réseaux secrets nés sous la Révolution ou l’Empire, qui n’ont pas cessé leurs activités du jour au lendemain. Et, apparemment, les Maristes en font partie au moins à la marge. D’où la question : cet événement les a-t-il influencés ? Et, plus prosaïquement, quand ce livre est-il entré dans la bibliothèque et par qui ?

 

Un ouvrage entré très tôt dans la bibliothèque de NDH ?

Nous trouvons sur la page de titre un tampon circulaire à bords dentelés comportant en son centre les lettres AM entrelacées en lettres capitales[26] entouré des mots « N. D. de L’Hermitage. Bibliothèque générale[27] ». Le tampon est certainement ancien[28] mais sans que nous puissions le dater clairement. Il a d’ailleurs pu être mis sur le livre bien après son entrée dans la bibliothèque.

L’ouvrage imprimé ne comportant pas de table des matières, mais ayant quelques feuilles blanches à la fin, quelqu’un en a composé une, manuscrite, très détaillée et d’une écriture soignée[29]. Il s’est aussi permis quelques compléments au texte sous forme de citations bibliques. Comme la page de titre renferme une citation du livre de Tobie rapportant une parole[30] de Raphaël, il a ajouté une autre référence à Proverbes 25, 2. Et à l’intérieur de la dernière page il fait figurer ces deux citations : « Gloria dei est celare verbum, et gloria regum investigare sermonem prov. 25, 2[31] » et Tobie 12, 7, : « Etenim Sacramentum regis absondere bonum est : opera autem Dei revelare et confiteri honorificam[32] ». Mais c’est un renvoi manuscrit à la page 44 de l’ouvrage qui paraît le plus original, lorsque Martin rapporte ainsi son entrevue avec le roi : « je lui rappelle des particularités qui m’ont été annoncées de son exil, et il m’a dit : - Gardez-en le secret ; il n’y aura que Dieu, vous et moi qui saurons jamais cela ». L’auteur a placé en note manuscrite en bas de page : Dixit ergo Sedecias (rex Juda) ad Jeremias nullus sciat verba haec et non morieris (Jeremias prophet.cap. 38, vers.24[33].

Latiniste et bon connaisseur de la bible, l’auteur est certainement un prêtre. Son exégèse tourne autour de deux concepts-clés : l’exil et le secret. Si l’on en croit les citations ci-dessus, Martin serait à la fois un nouveau Tobie guidé par l’ange auprès du roi, en même temps qu’un prophète Jérémie annonciateur de malheur pour lui. Mais le plus important, c’est l’affirmation d’un secret, qui laisse le champ libre à toutes sortes de fantasmes[34]. En tout cas, si l’auteur de ces lignes manuscrites a pris la peine de rédiger une table détaillée et d’en tirer des références bibliques c’est qu’il attachait une réelle importance à l’ouvrage.

Louis XVIII étant mort en 1824, cette table et ces commentaires dateraient des années 1817-1824, et plus probablement d’avant 1820. Mais nous ne savons pas qui les a rédigées[35]. Et l’ouvrage n’a pas été très consulté : ses pages ne sont pas ternies et sa reliure est encore en assez bon état. Mais il est temps de confronter l’histoire de ce livre à celle des origines maristes.

 

Les Maristes et le prophète Martin

Comme je l’ai déjà dit, l’histoire de Martin de Gallardon naît, se développe et circule à travers la France au moment-même où les premiers Maristes rédigent leur Formulaire avant de prononcer leur consécration à Fourvière le 23 juillet 1816. Il ne fait guère de doute que les séminaristes de St Irénée, et en particulier les aspirants Maristes, ont été au courant de la rumeur concernant Martin. D’ailleurs en 1815, le retour momentané de Napoléon avait suscité à Lyon une vague révolutionnaire brève mais virulente, tandis qu’au séminaire l’exaltation royaliste était à son comble[36].

Cependant, la consécration de Fourvière du 23 juillet, même si elle conçoit la fondation de la Société des « Mariistes » « sous le gouvernement pacifique et religieux de notre roi très chrétien » ne respire pas l’angoisse ni l’exaltation royaliste, ni même l’esprit de pénitence. Et, à ma connaissance, aucun texte mariste ne fait allusion à l’apparition de l’ange à Martin. D’ailleurs, les Maristes ont-ils besoin de cette révélation angélique fondée sur l’Ancien-Testament puisqu’ils se réfèrent à une inspiration mariale antérieure : celle du Puy ? Surtout, leur consécration se réfère au pape et à l’évêque avant d’évoquer le roi. A priori leur position serait proche de celle de l’abbé Wurtz dont l’opuscule du début 1817 attaque vivement l’histoire de Martin[37] :

« Jusqu’à quand les illusions mensongères prendront-elles la place de la vérité ? Jusqu’à quand les personnes, même les plus vertueuses, se laisseront-elles duper par des fables spécieuses, et emporter à tout vent de doctrine ? […] celui-là sera sauvé qui pratique la Religion telle qu’elle est annoncée par le Pasteur légitime, par l’Eglise enseignante, par ceux qui ont une véritable mission ».

Alors que, pour Martin, les signes fondamentaux d’un état de chrétienté sont le respect du repos dominical et la répression des débordements moraux, spécialement au temps du carnaval, pour les Maristes le problème se pose en termes autrement plus profonds : après la Révolution il faut une rechristianisation par la mission[38]. Le pouvoir politique peut et doit soutenir cette entreprise de longue haleine, mais il n’est pas compétent pour la diriger. D’ailleurs, la Révolution a habitué les clercs à regarder plus loin que la nation : ils sont ultramontains avant d’être royalistes. Loin d’être, comme les ultra-royalistes, des nostalgiques de l’ordre ancien pressés de fermer la parenthèse révolutionnaire, Ils se considèrent comme l’avant-garde d’une Eglise nouvelle purifiée par l’épreuve, dont le pape est l’exemple éclatant. Le royalisme traditionnel de Thomas de Gallardon, qui s’inscrit d’ailleurs dans une religion royale dont Jeanne d’Arc est l’exemple éclatant, paraîtrait donc étranger à l’esprit mariste primitif sans une nette évocation du roi très chrétien qu’il est impossible de juger purement anecdotique.

 

L’attente du « roi très chrétien » chez les Maristes

En premier lieu, le décalage entre l’optimisme mariste et l’atmosphère globale de 1816, beaucoup moins sereine, suggère que la consécration de Fourvière porte la trace d’une première rédaction, lorsque l’enthousiasme royaliste n’était pas encore retombé, peut-être à la fin de 1815.

Mais surtout, divers documents maristes ultérieurs montrent que le titre de « roi très chrétien » n’a pas été seulement conjoncturel. Les Origines Maristes (OM1/50 p. 223, note 5) rappellent d’ailleurs que celui-ci se réfère « à une mystérieuse révélation dont il sera plus d’une fois question plus tard ». Et en effet les Pères Maristes de l’entourage du P. Colin ont relevé plusieurs déclarations à ce sujet. En avril 1838 [39]: « La Société s’est présentée à quelqu’un (paroles dites avec embarras, retenue et mystère) sous l’emblème d’un tronc à trois branches… primo in lucem prodibit sub nomine Regis christianissimi (ces paroles furent dites)». En août 1839 : « …comme on parla du gouvernement, il dit : Il y en avait qui voulaient que notre Société se fît approuver par le gouvernement ; ce n’a jamais été ma pensée : c’est sub regimine regis christianissimi [40]». Enfin : « 26 mars 1844[41].- En 1844 le P. Colin nous dit à Belley : ce ne sera pas ce gouvernement (le gouvernement de Louis-Philippe) sous lequel la Société de Marie fleurira ; il y a longtemps que je le pense, d’ailleurs, depuis longtemps, cela est annoncé ».

Si nous interprétons correctement ces propos du P. Colin, il est clair que le thème du roi très chrétien est tout à fait originel chez les Maristes et ne dérive pas de l’événement Martin de Gallardon. Le P. Jean Coste a lui-même abordé le sujet de l’imaginaire de J.C. Colin dans Une vision mariale de l’Eglise. Jean-Claude Colin[42]. Pour lui : « L’image qui me paraît caractériser la période des origines, le temps du rêve, le temps de la vision, c’est « tout l’univers mariste […] La Société de Marie est là pour préparer, anticiper, annoncer au peuple de Dieu des derniers jours le rassemblement final de tous les élus par les soins de la Mère de miséricorde[43] ».

Mais l’action mariale aura pour instruments le Pape angélique et le Roi Très chrétien des derniers temps. Et au fond c’est ce que dit déjà la consécration de Fourvière à une époque où les Maristes ont pu espérer très brièvement que le pape Pie VII et le roi Louis XVIII correspondraient à leur utopie régénératrice. Et dans les années 1839-44 J.C. Colin n’a pas renoncé à cette vision mariale (et même mariste) de l’Eglise, qu’il conçoit non seulement avec un pape mariste mais aussi un « roi très chrétien » mariste. Quoique son royalisme ait acquis une dimension eschatologique plus nette et moins politico-religieuse qu’aux origines, Colin espère toujours l’avènement d’un second roi très chrétien historique. Louis XVIII a déjà permis la naissance de la Société de Marie ; et un second roi, plus digne de sa mission, permettra son épanouissement. En somme, les événements historiques, quoique assez décevants, n’ont pas annulé l’espérance royaliste mais l’ont contrainte à un travail de discernement. Ceci dit, la pensée du P. Colin demeure assez ambigüe : le roi très chrétien dont il évoque l’avènement semble ancré à la fois dans l’histoire et l’eschatologie.

Si le thème du « roi très chrétien » est présent dans la consécration c’est qu’il a été, en 1816, partagé par tous les premiers maristes. Mais tous les premiers maristes ont-ils partagé la conception mystique de J.C. Colin ? Marcellin Champagnat n’a pas laissé de parole nette à ce sujet. Et en instaurant le chant quotidien du Salve Regina en 1830, il semble avoir voulu dire aux Frères, tentés de se diviser en partisans de la dynastie ancienne et de la nouvelle, qu’ils ne dépendaient que d’une seule royauté : celle de Marie.

Sur M. Courveille le P. Jeantin rapporte en 1870 une déclaration du P. Colin sur les premières années du projet mariste : « En écrivant au P. Colin (en 1817 ou 18) M. Courveille lui parloit de révélations, v.g. il disoit que Louis XVII seroit un grand Mariste, que la Ste Vierge lui donnerait toute la puissance dont elle jouit[44] ».

Les propos du P. Colin[45] suggèrent que M. Courveille croit en un Louis XVII, (le fils de Louis XVI, officiellement mort, mais que d’aucuns croient encore vivant) non encore révélé qui serait en quelque sorte le vice-roi de Marie. Mais Colin déforme sans doute les propos de M. Courveille car c’est le moment où se déroule à Rouen le procès du faux Louis XVII, Mathurin Bruneau, qui se fait appeler Charles de Navarre[46]. Mais au fond, la position de Courveille en 1817-18 n’est pas très éloignée de celle que J.C. Colin manifestera dans les années 1840 : tous deux semblent manifester à leur manière une première phase de ferveur royaliste reconnaissant Louis XVIII comme « Le Roi Très Chrétien » puis une déception poussant Courveille à en appeler à un roi idéal contre le roi existant[47]. En envisageant un roi « grand Mariste », il ne fait que répéter ce que les aspirants maristes avaient rêvé en 1815-16 et que Colin continuera d’espérer[48]. Bien qu’opposés sur bien des points Courveille comme Colin paraissent proches sur le sujet du roi très chrétien.

Les paroles très sobres de la Consécration de Fourvière sur le roi très chrétien n’expriment donc pas un royalisme de circonstance destiné à s’effacer rapidement. En fait les premiers Maristes baignent dans une sensibilité proche de celle de Martin de Gallardon. Et ils s’intéressent beaucoup aux révélations et aux visions[49], même si leur formation théologique les préserve de la crédulité. Comme Martin, ils recherchent chez le roi réel les signes de l’élection divine et vont rapidement constater qu’il n’est pas celui qu’ils attendaient. C’est sur les conséquences qu’ils divergent : Martin reste sur le plan politico-religieux en adhérant à Louis XVII, tandis que, Colin certainement[50], et Courveille probablement, attendent un roi idéal un peu ambigu : à la fois historique et eschatologique. La grande utopie de « tout l’univers Mariste », n’est pas seulement mariale et ecclésiale mais encore royale.

 

Jeanne-Marie Chavoin et le roi très chrétien

Pour compléter le dossier il faut faire état des propos prophétiques tenus par Jeanne-Marie Chavoin peu avant sa mort en mai 1858[51], dans lesquels elle annonce des événements révolutionnaires, des persécutions puis le triomphe du roi très chrétien Henri V, dernier héritier de la couronne des Bourbon.

« Les nations du Nord fondront sur la France et y feront des ravages épouvantables, ils envahiront des provinces entières et feront un très grand nombre de victimes. Il y aura des machinations de toutes les espèces, de partout on sera dans la terreur et l’épouvante ; et cependant à mon avis ces furibonds ne seront pas tant à craindre que les ennemis de l’intérieur qui, comme des lions furieux, chercheront à détruire la religion et voudront dans leurs folles extravagances anéantir Dieu même, mais ils ne figureront au pouvoir qu’un laps de temps très court. Dieu par des moyens à lui seul connus saura déjouer leurs projets abominables et les pulvérisera. Bientôt apparaîtra le sauveur de la France qui sera vraiment la terreur des méchants, le soutien des bons et le juste législateur. »

Pour elle ce roi idéal sera le dernier des Bourbons, le Comte de Chambord, que les royalistes fervents appellent Henri V. Mais, si l’on y prend garde, ce récit prophétique n’est que la transposition sur le mode eschatologique de ce que Jeanne-Marie a vécu historiquement durant les années révolutionnaires, l’époque napoléonienne et le début de la Restauration en 1814-16.Pour elle, la restauration de la royauté est un signe de l’intervention de Dieu dans l’histoire après un temps de désordre et de guerres inouï. Louis XVIII aurait dû être « la terreur des méchants, le soutien des bons et le juste législateur ». Même si ce roi et ses successeurs ont fort peu correspondu à cette royauté idéale, en 1858 Jeanne-Marie n’a pas abandonné un mode de penser profondément utopique qui avait nourri sa jeunesse et profondément marqué les origines de la Société de Marie. Elle semble considérer ce qu’elle a vécu comme une sorte d’esquisse, de répétition générale de ce qui adviendra. Et J.C. Colin n’était pas très loin de penser comme elle. Une première intervention divine avait permis la naissance de la Société de Marie ; une seconde déterminerait son épanouissement.

Quant au livre de la bibliothèque de L’Hermitage sur Martin de Gallardon, compte tenu de ce que nous venons de dire, et aussi du fait que M. Courveille a résidé à La Valla et L’Hermitage en 1824-1826, j’émets l’hypothèse que c’est lui qui l’a introduit dans la maison à cette époque et ne l’a jamais récupéré[52].

F. André Lanfrey septembre 2017.



[1] Voir Jean Delumeau, Mille ans de bonheur. Une histoire du paradis, Fayard, 1995 ; et Henri de Lubac, La postérité spirituelle de Joachim de Flore, P. Lethielleux, 1987.

[2] Le territoire national ne sera libéré qu’en 1818.

[3] Manifestations sanglantes et procès contre les partisans du régime précédent.

[4] Elue en août 1815, elle est appelée « chambre introuvable » du fait que le roi n’espérait pas une telle majorité royaliste. Encombrante pour le gouvernement, elle sera dissoute en septembre 1816.

[5] En fait une constitution. Mais le mot « charte » rappelle l’ancien-régime.

[6] A.N. carton F7/6809, n° 1615.

[7] Un mémoire anonyme intitulé « Mission évangélique Raphaël » (F7/ 6809, pièce 43) parle d’une « redingote bleue nouée sous le genou avec une petite corde, sandales aux pieds noués de même et sans bas ».

[8] C’est-à-dire le carnaval.

[9] L’affaire a été étudiée par Philippe Boutry et Jacques Nassif dans Martin l’archange, Gallimard, 1985, 386 p. L’ouvrage est construit comme un dialogue entre un psychanalyste et un historien.

[10] Dès 1818 il reçoit de fréquentes visites de curieux, commence à fréquenter les salons parisiens…l adhère à la thèse d’une survie de Louis XVII, fils de Louis XVI, officiellement mort durant la révolution, mais que tout un courant légitimiste pense encore vivant.

[11] Le fils de Louis XVI, officiellement mort en captivité, mais qu’on prétend toujours vivant.

[12] Voir OM1/ 29, lettre de M. Courbon sur M. Roger les congrégations qu’il a fondées à Lyon et les Pères de la foi. Voir en particulier la note 5 p. 180.

[13] Une société de prêtres née dans l’émigration et qui veut reconstituer la Compagnie de Jésus. Bien des Pères de la foi deviendront jésuites après la reconstitution de la compagnie en 1814.

[14] Dans une autre lettre du 30 août 1816 il fait allusion à un courrier du curé de Gallardon daté du 8 mai .

[15] Archives des Dames de Nazareth à Montmirail, 2 A2, I 1, Cahier 1 de la Mère Piante. A cette époque ce n’est qu’une confrérie du Sacré-Cœur.

[16] Sans doute leur aumônier.

[17] « Le style dont vous vous servez auprès de moi prouve votre enthousiasme » (réponse du curé de Gallardon, Boutry p. 139.

[18] Dans le sens de récits écrits. Les religieuses ont connu l’événement notamment par une « relation »…de 8 pages imprimée à Grenoble chez Baratier à 4000 exemplaires, que le pouvoir n’a pu faire détruire que partiellement. (Boutry-Nassif p. 362).

[19] Il semble que la Bibliothèque Nationale ne possède pas d’exemplaire de cette édition.

[20] La Relation de Louis Silvy comprend 114 pages tandis que l’édition de la bibliothèque de NDH n’en a que 86.

[21] Ce sera l’un des grands reproches faits aux missions paroissiales.

[22] C’est un réseau de résistance catholique et royale sous l’Empire. Il existe alors un véritable mythe de la congrégation qui comporte une branche très politique, les Chevaliers de la foi, et un grand nombre de congrégations caritatives liées plus ou moins à elle.

[23]En août 1816 le préfet de l’Hérault, département au bord de la Méditerranée, rapporte que le commandant militaire de Montpellier a reçu une relation sur l’affaire Martin de Gallardon (Boutry p. 270) et que des écrits semblables auraient circulé dans les départements voisins.

[24] Fondatrice de la Propagation de la foi.

[25] Ensuite l’histoire de Martin prend une autre dimension : Martin prétendra à partir de 1825 (Boutry p. 142 que Louis XVIII, n’est pas le roi légitime, mais Louis XVII, le fils de Louis XVI, toujours vivant. Après 1830 il sera le prophète d’un parti légitimiste déboussolé et qui attend un hypothétique nouveau roi légitime (Boutry p.144-5).

[26] Il se trouvera à peu près identique sur la page de titre de la Vie du Père Champagnat en 1856

[27] En 1838 le F. Louis en était le « libraire » (Annales de l’institut, 1838, § 387).

[28] Plusieurs livres du fond ancien de la bibliothèque de NDH portent aussi ce tampon.

[29] Il compose les imparfaits en « oit » et non en « ait » : « pendant que Martin labouroit ».

[30] Les dernières pages du livre ont été laissées blanches.

[31] « C’est la gloire de Dieu de celer une chose ; c’est la gloire des rois de la scruter »

[32] « Il est bon de garder le secret du Roi mais il est honorable de révéler et de publier les œuvres de Dieu. »

[33] Sédécias dit à Jérémie : que nul n’ait connaissance de ces paroles ; sinon tu mourrais. Cette parole est prononcée après que Jérémie, dans un entretien secret avec le roi lui ait recommandé de se rendre aux Babyloniens qui assiègent la ville afin de sauver sa vie et d’éviter que la ville ne soit incendiée.

[34] Il en sortira la rumeur que Louis XVIII n’est pas le roi légitime : il aurait envisagé de tuer son frère Louis XVI en déguisant ce meurtre en accident de chasse ; il aurait usurpé le trône du fils de Louis XVI, Louis XVII, toujours vivant.

[35] Je l’ai comparée à celles du P. Colin, du P. Champagnat, de M. Pompallier, de M. Courveille. Aucune ne semble correspondre.

[36] Le cardinal Fesch y fut fort mal reçu.

[37] Qui pour lui est l’instrument d’une manœuvre des Libéraux.

[38] Et par l’école populaire pour Champagnat.

[39] OM2/425 § 12. 8-14 avril 1838. Débuts de la société. Premier récit du P. Colin (Mayet)

[40] OM2/ 437 § 1 (2-10 août 1839 Allusions du P. Colin à deux prophéties concernant la Société. Ecrit en marge du doc. 483.

[41] OM2/575 § 1 (La prédiction sur le roi Très chrétien. Paroles du P. Colin, Mayet)

[42] Maristica, Textus et Studia 8, Rome, 1998. Voir spécialement p. 305…

[43] OM2/427 § 2 et 459. J.C. Colin affirmant au cardinal Castracane que tout le monde deviendrait mariste, y compris le pape qui deviendrait le supérieur de la Société.

[44] OM3/839 § 43. 19-25 juillet 1870

[45] C’est l’époque de la contestation du titre de fondateur de J.C. Colin.

[46] Xavier de Roche, Louis XVII, Editions de Paris, 1987, p. 848.

[47] Ibid. Voir la note 1 p. 532, particulièrement éclairante sur l’affaire Louis XVII.

[48] Il serait intéressant de se demander quelle a été l’attitude de J.C. Colin envers le Comte de Chambord, dernier des Bourbon prétendant au trône de France.

[49] Voir la synopse historique 033.12 dans OM4 p. 533 et 050 p. 535.

[50] Et Jeanne-Marie Chavoin. Cf. OM2/565 § 9. Récit de Mère Saint Joseph. (1842-43)

[51] Recueil Mère Saint Joseph, Rome, 1972, doc.106 p. 106-123. Très importante introduction sur l’esprit prophétique dans la Société de Marie.

[52] Que la table des matières ait été ou non rédigée par lui. Parti précipitamment de L’Hermitage en 1826 il y a certainement laissé de nombreux livres.

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